Billet

L’Anonyme Poil Pubien de Mister Ben

 

Des anonymes, ceux que je déteste le plus, ce sont ceux qui, dans les escaliers automatiques, restent en station debout, sans avancer, et prenant soin de bloquer les autres, ne laissant pas, sur la gauche, l’espace libre aux gens pressés ; ceux qui n’ont pas compris que les vélos ne sont pas faits pour rouler sur les trottoirs ; ceux, enfin, qui crachent partout, surtout quand il fait froid : les mollards gèlent, comme des traces de sperme fantomatiques sur l’asphalte, ou des bonbons de nacre féminin. Il en est de plus détestables, qui viennent à vous, vous narrer monts et merveilles, vociférant leur vie sordide en diatribes déliquescentes et soubresauts nauséeux, espérant une oreille attentive, un peu de compassion, ou bien est-ce une forme de folie, pire : une lucidité ? Du genre : je sais que tu es comme moi, alors je viens à toi te conter fleurette. Prétexte : quelle heure est-il (traduction : as-tu du temps à me consacrer) ? As-tu une clope (mais vous croyez pertinemment entendre, certaines fois : « es-tu une lope ? » invoquant un sévère problème cognitif…) ? Tout cela pour dire : veux-tu clopiner avec moi, stranger, ce sera la chevauchée fantastique. Et parfois, comme disait Guibert : « j’ai le cul lyrique », voilà que ça se transforme en quelque chose comme de la drague sauvage, animale, genre je veux me soulager, hic et nunc, alors trouvons une porte ouverte, une cage d’escalier et forniquons comme des bêtes sauvages guidées par l’instinct de dame nature, rien de moins. Pour ce faire, les vieux immeubles, avec cette odeur d’ancien qui rode, sont les plus exotiques ; c’est comme si, déjà, des torrents de foutre avaient été déversés par des générations et des générations de partouzeurs en différé, de quoi s’exciter davantage, se vautrer dans le stupre. Evidemment, à ce point, cela n’arrive jamais très souvent ; pour ma part, une fois seulement, lorsque cet homme horrible m’avait suivi, voilà déjà dix ans, dans le centre ville lilliputien de Dijon, depuis l’Arquebuse, et m’avait finalement saisi le bras, comme si j’étais sa créature, que je lui étais désigné par je ne sais quel décret, bien qu’une fois, décoloré, je lui avais déjà refusé l’aumône. Il prétendait s’appeler Ben ; tu vas dans je ne sais plus quel bar à Marseille, qu’il m’avait dit, si tu as un problème et tu appelles Ben et je serai là pour toi. Traduction : je suis un mec sympa, vois-tu, on baise et tu verras. Cette première fois, il sentait déjà vaguement le sperme et, détail saugrenu, un poil pubien de la même couleur que les miens était collé sur son tee-shirt. Cette vision m’est depuis indissociable de lui. Mes yeux n’en décollaient pas alors qu’il déversait son torrent de propositions lourdes, une drague aux allures hétérosexuelles, éminemment machiste. Et moi qui ne bougeais pas, c’est tout juste si je ne hochais pas la tête, par politesse. Des restes du catholicisme non politisé de ma mère, joints à une timidité, une peur de l’inconnu certaine, dont je n’ai toujours pas su me protéger. Il m’a toujours été difficile de rompre une communication avec des inconnus, même celles qui me sont pénibles. Il s’agit presque d’une emprise, mue par une peur secrète de l’autre. C’est pour cela que je dois me dire : je ne fais que passer, mais j’accroche parfois trop aux décors, je persiste et je signe. Se défaire de Ben, la seconde fois, fut une épreuve étrange : plus les secondes passaient et plus j’avais l’impression de le connaître, et de voir sous son air menaçant une sorte de fantoche pathétique, risible : n’est-ce pas clownesque de trimballer un poil pubien sur un tee-shirt blanc ? Pendant qu’il ouvrait une à une des portes d’immeubles de la rue Berbisey, à mesure que nous marchions, moi priant pour qu’il se lasse de son manège stupide, mon être entier fut soudain saisi d’une envie irrépressible de rire, ce que je fis, sans me gêner, m’exposant à l’éventuel courroux de Ben le soi-disant Marseillais. Qui n’était qu’une grande gueule. Une grande gueule parmi tant d’autres. Puisqu’il s’en est allé, n’emportant avec lui, ce jour, aucun poil pubien. A qui donc pouvait appartenir ce poil pubien d’antan ? Les siens ne pouvaient pas être de cette couleur, vu qu’il était brun. J’imagine, donc : à quelqu’un qui avait cédé à son petit jeu, son baratin. Ce jour-là, j’étais fier de moi. Car il m’est arrivé, il m’arrive parfois, une à deux fois par an, pour la statistique, lorsque je suis célibataire, de céder à ce genre de jeu, alors que je n’en ai pas envie, d’aller jusqu’au bout, ou presque, de cette chose même que je n’imagine pas, invoquant la fatalité, pour ne pas me dire : tu ne sais pas dire non, dès lors que la communication est enclenchée, extrême paradoxe pour une personne rigide, vouée à l’art de la castration.

 

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