Billet

Candyman

 

Alors qu’elle récurait avec une dévotion inébranlable les toilettes dorées d’un cinq étoiles dont nous tairons le nom, Lupita Martinez reçut un appel d’une importance capitale sur son téléphone portable préhistorique : sa baby-sitter et jeune sœur, Maria, avait capitulé et décidé d’abandonner son monstre de fils à son propre sort. Elle l’amènerait à l’hôtel certes mais, la concernant, c’était bel et bien fini ! Plus jamais elle ne garderait l’animal, tant pis si sa sœur de sang ne lui pardonnait pas cette traîtrise.

 

Elle en avait vu de toutes les couleurs, la Maria, avec ce satané Raúl, qu’elle pensait habité par el diablo en personne. Tous les jours, c’était halloween… Son petit air sardonique, ses sourires farceurs et ses regards perçants lui collaient les miquettes. Ca avait beau avoir sept ans, ça en connaissait un rayon, niveau sadisme !

 

Trick or treat : quand il ne la poursuivait pas avec une paire de ciseaux tranchante, il planquait des souris mortes dans ses vêtements, ou bien, les soirs d’accalmie, diffusait des sons d’horreurs issus d’une application venue d’ailleurs. En quelques heures, elle criait plus qu’une tribu de blondes dans un slasher lambda ! Une fois, le chenapan avait même essayé de la liquider, en ajoutant à son milkshake une dose de somnifère qui l’envoya valser dans les étoiles. Elle s’était réveillée ligotée, complément nue, au milieu d’un pentagramme rose fluo.

 

Pas étonnant qu’il soit ainsi, le garnement : il passait sa vie à visionner des films d’horreur. Maria tenta à de nombreuses reprises de le faire dévier de ce pêché malsain en le gavant de Disney. En vain, Raúl pleurait toutes les larmes de son petit corps, épouvanté par ce florilège de couleurs criardes et cette meute de sentiments sirupeux qui dégueulaient par litrons sur l’écran LCD. Il réclamait Saw dans un torrent de morves, se jetait par terre, à corps perdu, et frappait le sol comme un possédé, de ses petits points rageurs.

 

Lupita, évidemment, ignorait les nombreux témoignages de sa cadette, qui versait probablement dans l’hyperbole absolue pour se faire plaindre ou gratter une augmentation d’un ou deux dollars. Elle n’avait pas vraiment le temps de subir les billevesées de cette scream queen au rabais : depuis la mort suspecte de son deuxième mari, elle se tuait à la tâche, aussi n’avait-telle pas à supporter ses délires tout droit sortis d’une production Netflix. Son dernier caprice en date ? Elle avait exigé – infâme chantage – qu’un prêtre – si possible pas pédophile – ausculte son neveu maléfique, pour un éventuel exorcisme, sans quoi elle refuserait de le garder ! Du genre rétif à toute sortie, Raúl jubila à cette idée mais Lupita, fidèle à elle-même, s’opposa fermement à cette hérésie.

 

Et voilà… le jour que redoutait tant Lupita… Sa cadette avait finalement jeté l’éponge, encouragée par son nouveau petit ami, Bob. Ses parents, ses tantes… Ils s’étaient tous défilés les uns après les autres ! Certes, les sourires et les regards de son fils étaient étranges, ses lubies vaguement inquiétantes, comme sa collection de papillons crucifiés, mais il n’avait que sept ans ! Contrairement à d’autres enfants, il ne torturait pas les mouches, il les attirait et les laissaient s’agglutiner pendant des heures aux fenêtres, pour mieux les observer. Non, Lupita ne comprenait pas !

 

 

Pire, la réputation de son chérubin le précédait : quand elle avertit le réceptionniste de son arrivée imminente, celui-ci se mit à trembler et dévoila un bruxisme en tout point agaçant.

 

« Je suis coincée, Shaun, Raúl va débarquer, tu dois le garder prêt de toi, je ne peux pas l’emmener dans les chambres.

– Mais si Lupita, s’effraya-t-il, tu peux, faut juste éviter que la gouvernante ne te voie.

– Tu crois que c’est possible ?

– Si tu veux, je peux trouver un truc pour l’occuper mais hors de question que je surveille ta progéniture ! La dernière fois, il a failli mettre le feu à la réserve !

– Tu exagères, c’est pas lui ! Comment aurait-il mis le feu ? C’est qu’un niño !

– Si tu le dis… Un jour, il faudrait que tu ouvres les yeux Lupita. Ton fils attire le mauvais œil.

Dios mìo ! Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ! Tu ne peux pas l’enfermer dans le local derrière la réception ? S’il te plaît ! Je te revaudrai ça.

– Non, sûrement pas, je te rappelle qu’il y a tout le système de sécurité, c’est pas un jeu vidéo… Tiens, quand on parle du loup… »

 

 

Déposé devant l’hôtel par une Maria pressée et oppressée, Raúl fit une entrée théâtrale. D’un pas aérien, il déambulait sur le sol en marbre de l’hôtel, les mains dans les poches de son jean, sourire débonnaire greffé sur le visage. Retrouver cet endroit, cela l’émerveillait, affûtait son petit air démoniaque. Il appréciait ce lieu, non pas pour son luxe ostentatoire, mais parce qu’il s’imaginait un bal de promo qui finirait dans un bain de sang, une attaque terroriste routinière, ou mieux : un lâché de serial killers !

 

Sans résistance, il suivit sa mère, dont il exécrait l’uniforme, à la fois risible et d’une laideur peu commune. Dans un film d’horreur, elle serait sûrement la première victime – tout comme dans la vie. Enfin, c’était sans doute mieux que de se farcir ce réceptionniste collet-monté dont les yeux épouvantés, noirs et globuleux, ne le quittaient plus, jusqu’à ce qu’ils disparaissent, enfin, dans l’ascenseur.

Dans les étages, Raúl observait sa génitrice avec lassitude : elle époussetait, astiquait, passait l’aspirateur, changeait les draps et les serviettes souillées, tout cela avec une minutie si ennuyeuse qu’au bout de trois chambres, il en eut plus qu’assez et prit le large, renonçant à s’emparer de ce passe qui pendouillait inexorablement de sa ceinture. Adieu le paradis des chaînes câblées !

 

Il s’engouffra dans les couloirs labyrinthiques, à la recherche de jumelles à traumatiser. N’en trouvant pas, il essaya d’ouvrir quelques portes au passage. La seule qu’il parvint à forcer fut celle des WC, au rez-de-chaussée, non loin d’un amphithéâtre où des hommes en costumes, dégarnis et ventrus, devisaient sans conviction sur l’avenir économique du pays. Raúl, exaspéré, se dit qu’il était temps d’invoquer enfin ce bon vieux Candyman dans le miroir des toilettes, histoire de semer la zizanie. Cela faisait des lunes qu’il mijotait de le faire, mais surtout pas à la maison ! Trop risqué… Cette gourde de Maria se trompait sur toute la ligne, il avait des limites ! Par contre, un hôtel hanté, voilà un présent de choix pour un esprit facétieux !

 

Détendu, retenant son souffle, Raúl darda au miroir son plus beau rictus et, profitant de sa solitude dans ce petit sanctuaire, il susurra d’une voix lente les syllabes magiques. Des frissons intenses s’emparèrent de son petit corps transi, une sensation folle, inédite, le submergeait alors qu’il scandait le refrain le plus doux qui soit :

Candyman, Candyman, Candyman, Candyman, Candyman.

 

Soudain, un brouhaha d’une violence inouïe fit sursauter Raúl : le son d’une déjection immense et compacte plongeant dans les eaux calmes des toilettes ! Une odeur épouvantable, rance et délétère, lui fusilla aussitôt les narines ! Raúl trembla de tout son être lorsqu’une porte s’ouvrit, dans un grincement lugubre. L’horrible Candyman apparut derrière lui !

 

Gras comme un porc gavé, empaqueté dans un costume noir d’une taille indécente, moulant ses fesses énormes comme des pastèques ramollies, c’était un épouvantail blond au visage porcin, au derme gélatineux, aux cheveux hirsutes, couleur urine, un homme d’une laideur sans commune mesure, au regard vide, bovin ! Cette abjection de la nature se déplaça mollement jusqu’à Raúl, qui, mortifié, tétanisé, n’en menait pas large face au reflet de ce monstre extra large. Mais Candyman ne sembla pas faire grand cas de son invocateur, qu’il bouscula du gras de sa hanche adipeuse. Sans prendre soin de se laver les mains, il se tint devant le miroir et recoiffa sa tignasse de paille : « allez Donald, proférera-t-il dans un rictus démoniaque, et si tu te lançais toi aussi dans la campagne présidentielle ? »

 

Participation à la semaine 9 du Bradbury Challenge, écrite le 6 novembre 17.

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calystee
janvier 11th, 2018 at 6:01

Rien à voir avec ton texte, mais bonne année à toi !

janvier 14th, 2018 at 7:54

Merci toi de même ! J’espère que tout va.
Meilleurs voeux pour 2018.

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