Billet

La Soupe de Garce

 

« Sa soupe est fameuse qui nous fait penser à un goût d’antan, qui remonte très loin dans l’enfance », écrivit un critique en gastronomie fort célèbre, adepte de toutes les gastros, qui baroudait sévère plus pour se faire péter la panse que pour l’art – et pour un salaire défiant toute concurrence.

 

Cette soupe était si délicieuse, pensait-il parfois avec nostalgie aux fenêtres des hôtels, les yeux dans les nuages, après avoir noyé sa journée dans les fioles d’un minibar souvent avare, si délicieuse qu’elle faisait passer la madeleine de Proust pour une hérésie bourgeoise, une lubie de bigote. 

 

Face à ce délice abscons, miroir des souvenirs perdus, l’homme décida, dans un état critique de manque, taraudé par son envie de retrouver son passé et de connaître, pourquoi pas, le secret de cette recette, de retourner dans ce restaurant, profitant du cadre spacieux et intemporel de ses loisirs. Mais il ne retrouva pas cette soupe qui l’ensorcelait, juste une pâle copie.

 

« Où est le chef ? demanda-t-il à la serveuse visiblement agacée par tous ces clients qui n’avaient d’yeux que pour cette soupe et cependant la vomissaient en pluie de commentaires acerbes. « C’était mieux avant » qu’ils tonnaient, les clients, sur tous les tons, toutes les gammes, un concert discordant, une pure cacophonie.

 

– Le chef, répondit-elle invariablement, est en prison. En prison, oui, vous m’avez bien comprise.
– Qu’un tel chef soit en prison, ce n’est pas pensable un seul instant. De quoi le soupçonne-t-on au juste ?
– Il est soupçonné de meurtre sur la personne de sa femme.
– Sa femme ? S’étonna l’homme, surpris de ce que quelqu’un d’aussi talentueux puisse être soupçonné d’un tel forfait.
– La police pense qu’il s’agit d’un crime passionnel. C’était un secret pour personne que sa femme le trompait. Cette garce était sacrément bien fichue. Elle avait les hormones en furie !
– Ils savent comment on l’a tué ?
– Le problème, c’est qu’ils n’ont pas été fichus de retrouver le cadavre. Par contre, pour émettre des théories saugrenues, ils sont les premiers. Enfin bref, elle est portée disparue.
– Disparue ? Dans ce cas, je ne vois pas pourquoi ils le retiennent, le pauvre homme, si loin de ses fourneaux. Ils doivent bien avoir des preuves.
– Il paraîtrait qu’il l’a fait cuire, sa femme. Un client aurait avalé un cheveu de sa femme dans une soupe.
– Un test ADN a été fait ?
– Encore faudrait-il avoir retrouvé le cheveu en question. Des stagiaires policiers arpentent les égouts avec des gants en latex pour le retrouver. C’est comme trouver une aiguille dans une botte de foin. Enfin bref, l’avenir nous le dira. Ce qui est certain, c’est que la soupe en question a retrouvé son goût d’avant sa gloire. Elle plaît beaucoup moins au client. »

 

La serveuse tira sa révérence, espérant bien un pourboire pour ces précieuses informations qu’elle n’avait pas cherchées bien loin, entendez par là dans la bouche d’un poulet élevé en liberté.

 

La soupe ? Cette soupe… Sa soupe ! Quelle étrange histoire que celle-ci, et qui si sonnait si juste. Cette soupe, à dire vrai, lui rappelait sa mère, une femme acariâtre et fort jolie qui a eu la bonne idée de déserter un foyer chaotique pour disparaître avec un jeune amant : c’était ça, ce que racontait cette soupe : tout un poème, une délivrance, un parfum d’enfance enfin heureuse !

 

Qu’importait alors le crime non élucidé d’une femme puisque cette soupe était le meurtre exquis de toutes ces femmes épicées, noyées dans le chagrin moelleux des hommes délaissés. « Ce chef, écrivit-il plus tard dans un article concernant une autobiographie juteuse, est un poète, un poète de l’assiette qui nous rappelle combien le rôle de la femme est d’être dans la cuisine, cela quelque en soit la façon. »

 

Confession extraite des Mémoires d’un chef meurtrier :

 

« Ma femme était si bonne que je l’ai cuisiné pour savoir qui était son amant, puis, las de n’avoir point de réponses pertinentes, de ce refus obstiné de coopérer, je l’ai mijotée aux petits oignons, dans une marmite aussi opulente que sa poitrine : un parfum de contes pour nos charmants bambins qui l’ont dévoré les yeux fermés avec leurs petites bouches avides : ironie du sort pour une femme qui aimait tant être dévorée des yeux ! »

 

Texte : Cuisiné le 21 novembre 2012
Ce texte fait partie de l’anthologie Au Bonheur des Drames :

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avril 26th, 2014 at 1:56

salut. L’histoire fait tellement vraie qu’on dirait que tu connais le secret du cuistot. Je veux dire celui de la disparition de sa femme.

avril 28th, 2014 at 12:33

C’est basé sur une légende urbaine de l’an passé : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/924053-un-chef-japonais-tue-sa-femme-et-la-sert-en-raviolis-decryptage-d-une-legende-urbaine.html

Ceci dit, sait-on vraiment ce qu’on mange (par exemple le poulet de KFC qui n’est que des os de poulet broyé plus des déchets de poulet) ?

Yann Frank
juin 27th, 2014 at 4:53

Un texte aussi excellent que sa soupe de salope.

C’est intéressant de savoir où tu as puisé l’idée de ce « récit » pour le moins surprenant.

Ton écriture originale, ces mondes étonnants que tu nous offres à chaque fois, réamorcent en moi la pompe à écrire.

Quand lire, au-delà du simple et goûteux plaisir de s’approprier les mots et l’histoire, t’incite à écrire, c’est génial.

Comme quoi, tu as tout compris.

juin 27th, 2014 at 10:59

Les faits divers sont une mine d’histoires glauques plus ou moins réjouissantes. Grâce aux réseaux sociaux, pas besoin de chercher : elles finissent toujours par nous trouver. Tu trouveras plusieurs exemples dans ce blog.
Content de réamorcer ta « pompe à écriture » – curieuse expression – et merci pour ces commentaires qui me motivent également : rien ne vaut l’échange.

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