Billet

Hegel Noir

 

Noir comme la nuit qui résonne en moi. Noir comme la nuit dans laquelle je marche. Noir comme la nuit reflétée dans les vitrines assombries des magasins mornes. Une ville éteinte, toujours un même itinéraire, une promenade rituelle, boucle temporelle. L’insomnie.

 

J’oblique vers les quais crasseux de la Saône. J’observe mes pairs avec cet air détaché, excédé peut-être de les voir à ces heures tardives. J’obombre mon visage de pensées noircies. Eux, ce ne sont jamais les mêmes et pourtant, ils ne sont pas si différents, à grouiller dans la pénombre : des rats. Calomnie.

 

Mêmes inflexions. Mêmes réflexions. Mêmes extraversions. Ce ne sont que des silhouettes à peine colorées, fondues dans les ténèbres de la ville, loin des réverbères.

 

Souvent, ils rient, bouteille vissée au bec, titubent, s’aventurent dans les méandres de la philosophie pour les nuls, pleins d’illusions, ou bien, pour tuer le temps, évoquent-ils avec cette grandiloquence paillarde une vie sexuelle palpitante, la faim dans le monde – et la fin des temps. Ce que l’on appelle refaire le monde. Ils ne font rien, tout comme moi, si ce n’est défaire le mode.

 

Camouflé dans mon manteau anthracite, j’attends. J’attends le bon moment. J’attends qu’ils se séparent. Gorgé des sucs de leurs paroles, je désignerai ma victime, celle ou celui qui sera ma proie, suffisamment avinée pour me céder. Homme ou femme, qu’importe le flacon pourvu que nous ayons cette ivresse impétueuse, cette adrénaline qui manque à nos vies, ce frisson essentiel.

 

« Tu n’aurais pas du feu ? »

 

Voilà ce que je demande d’ordinaire, pour allumer la conversation, puis je recycle. Je recycle ce que j’ai entendu de leurs bouches bavardes. Je recycle ce que je sais d’eux, des autres. Je recycle ce que je connais de mes charmes : mes cheveux blonds cendrés, mes yeux verts, mon teint de métis, ma musculature saillante. Ce que j’ai. Ce qu’ils n’ont pas. Ce qu’ils veulent.

 

Hier Valentin, aujourd’hui Jasmine, la jolie Jasmine. Coup de foudre au premier regard, je le vois dans ses yeux : je pourrais être ce prince, celui qu’elle attend, celui qui ne viendra jamais : les hommes, Jasmine, ne sont que des loups affamés. Ne me souris pas. Ne m’approche pas. J’ai toujours cette partie de moi qui m’invite au renoncement, une voix d’ange que je n’écoute pas, que j’étouffe.

 

« Tu n’aurais pas du feu ? me demande-t-elle, sourire étincelant, pupilles enflammées.

 

Je l’imagine prédatrice, un instant. Cette pensée m’amuse. Qu’une surprise puisse se glisser dans cette mécanique que j’ai inventée, dans ce quotidien que je dessine, en maître du destin, me réjouit presque mais je n’en montre rien. Je n’affiche que les armes de ma séduction.

 

Viens ! Approche ! Nous aurons cette nuit que nos regards nous promettent, qu’importe ce que nos corps peuvent dessiner. Ce ne sont que des figures géométriques, des orgasmes variables face au frisson essentiel que je ressentirai quand tu auras mon mal en toi. Où que l’on aille, chez toi, chez moi, dans un hôtel miteux, je sème les armes de ma destruction : un préservatif troué à l’épingle.

 

 

Ecrit le 22 septembre 17 pour le Projet Bradbury. Semaine 2.

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